Hargne patronale

Décryptage de la Motion Ettlin et les raisons de signer le référendum !

Eric Roset

Cinq jours à peine après le refus de l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions!», le Parlement a accepté la motion Ettlin qui révise la Loi sur l’extension des Conventions collectives de travail (LECCT) pour faire primer les salaires inférieurs des Conventions collectives de travail de force obligatoire [1] sur les salaires minimums cantonaux ou communaux. Cette révision vient couronner l’activisme patronal forcené contre les salaires minimums fait de recours juridiques en série [2] – tous défaits par les tribunaux –, de multiplications d’exceptions et d’interventions parlementaires.

CCT, loi et dignité

Certains cantons ayant introduit un salaire minimum (Jura, Tessin et Bâle-Campagne) ont prévu que les salaires des CCT de force obligatoire priment sur le salaire minimum cantonal lorsqu’il leur est supérieur. Ce n’est pas le cas des cantons de Neuchâtel et de Genève, ce qui n’est que justifié puisque le principe du salaire minimum est de garantir un revenu devant éviter d’être contraint·e de recourir à l’aide sociale, et cela, que la branche d’activité soit dotée d’une CCT étendue ou non. D’ailleurs, le Grand Conseil tessinois vient de décider de modifier sa loi pour abolir progressivement les dérogations accordées aux CCT dès le 1er janvier 2027. Une initiative populaire allant dans le même sens a été lancée dans le Jura, alors que plusieurs cantons et/ou communes doivent voter prochainement sur des initiatives proposant d’introduire des salaires minimums sans dérogations pour les secteurs avec CCT. Au mépris des principes juridiques helvétiques, la révision de la LECCT votée le 19 juin vient leur couper l’herbe sous le pied en prévoyant que les salaires des CCT étendues priment sur les salaires minimums qui leur sont supérieurs.

Salaires de misère

Il s’agit ainsi de priver les salarié·es soumis·es à une CCT de force obligatoire de la possibilité de disposer d’un salaire qui se situe à un niveau pourtant loin d’être luxueux. Rappelons ainsi que l’on considère comme des «bas salaires» les salaires inférieurs à 66% du salaire médian. Or, les salaires minimaux en vigueur à Neuchâtel et Genève se montent à moins de 55% des salaires médians cantonaux (60% si on ne considère que le secteur privé). Il ne s’agit ainsi ni plus ni moins que d’interdire les salaires de misère, une simple affaire de dignité élémentaire. Or, selon la majorité bourgeoise, les salarié·es soumis·es à une CCT de force obligatoire ne devraient pas avoir droit à la dignité. Si on songe que la motion Ettlin, à l’origine de cette attaque, s’intitule «Protéger le partenariat social contre les ingérences discutables», on devrait en apprendre beaucoup sur la conception patronale de cette notion.

«Droits acquis», VRAIMENT?

Les partisan·es, le cœur sur la main, assurent avoir prévu des dispositions de garantie des droits acquis pour éviter des baisses de salaire, notamment dans les cantons de Genève et Neuchâtel. Si la révision prévoit bien des exceptions dans les cantons et communes où des salaires minimaux existent, elle impose néanmoins deux régimes de salaire minimum. En effet, en vertu du principe de gel des salaires cantonaux, un·e travailleur·euse soumis·e à une CCT de force obligatoire dans le canton de Genève continuerait certes à percevoir le salaire minimum cantonal, mais celui-ci ne serait pas adapté à l’inflation, contrairement à celui d’un·e travailleur·euse bénéficiant du salaire minimum mais actif·ve dans un secteur sans CCT de force obligatoire.

Une affaire de principe

La hargne déployée par le patronat pour défendre des salaires de misère ne peut se comprendre que comme une affaire de domination de classe. Quand bien même les salaires minimaux se situent à un niveau relativement modeste, ils représentent une ingérence politique insupportable pour le patronat dans la politique salariale. Il s’agit ainsi d’une affaire de maintien de domination, et donc de principe. Nous devons leur opposer nos principes de défense de la dignité des salarié·es, cela commence par la signature du référendum!

Enjeux féministes

Eric Roset

L’attaque contre les salaires minimums touchent particulièrement les femmes car elles sont majoritaires parmi les bas salaires, en raison à la fois des inégalités salariales et de la dévalorisation systémique des métiers féminisés, notamment ceux du care, en particulier le secteur santé-social où travaille une femme sur quatre. En 2024, une femme sur six percevait un bas salaire contre un homme sur onze et l’OFS estime que 60% des personnes qui touchent un bas salaire sont des femmes.

Mais, grâce aux campagnes successives sur l’égalité et le salaire minimum, la part de travailleuses percevant un bas salaire a diminué, passant de 20% en 2008 à 16% en 2024, alors que le taux de bas salaires chez les travailleurs est passé de 7% à 9%. Mieux, dans les cantons qui ont introduit un salaire minimum, on constate une nette amélioration des revenus, particulièrement des femmes. À Genève, l’augmentation a pu se monter jusqu’à 1000 francs par mois dans des secteurs comme la coiffure ou l’accueil familial.

Cette hausse des salaires est réjouissante, mais doit être tempérée. En effet, la majorité des femmes travaillent à temps partiel, souvent pour assurer les tâches familiales, mais aussi car le temps partiel leur est imposé. Dès lors, l’effet du salaire minimum peut être limité lorsque le taux d’activité est réduit. Cette inégalité est un point aveugle des politiques du salaire minimum. Ainsi, à Genève, dans l’hôtellerie-restauration, on a observé depuis l’introduction du salaire minimum une hausse du salaire horaire, une hausse de l’emploi féminin, mais aussi une hausse des temps partiels.

D’un point de vue féministe, il faut combattre avec détermination la motion Ettlin qui stoppe net l’évolution positive amorcée par les campagnes et l’introduction des salaires minimums cantonaux. Il faut au contraire œuvrer pour compléter le dispositif de protection des salaires avec des mesures pour valoriser les métiers féminisés et pour réduire le temps de travail afin d’éviter le piège du temps partiel et de la pauvreté laborieuse.

Démocratie Baffouée !

Signe supplémentaire de la hargne de la droite et du patronat, la motion Ettlin (révision de la LECCT) renverse plusieurs principes de base de l’ordre juridique et helvétique.

Tout d’abord, le texte adopté s’assoit sur les votes démocratiques et le principe de souveraineté populaire. Les salaires minimums existants ont en effet été adoptés à l’issue de votations que la révision vient maintenant contredire de manière antidémocratique. De même, l’ensemble des projets qui devraient être soumis au vote populaire (cantons du Valais et du Jura, communes de Bienne, Berne et Schaffhouse) se verraient vidés de leur contenu avant même que la population ait pu se prononcer!

Ensuite, les principes de répartition des tâches entre cantons et Confédération prévus par le système fédéraliste – qui est historiquement une arme ayant permis de fragmenter les forces du mouvement ouvrier – sont renversés. En effet, on le sait à la suite des multiples recours que les opposant·es aux salaires minimums ont intentés, les cantons ont la compétence constitutionnelle de mettre sur pied des mesures de politique sociale afin de lutter contre la pauvreté. La révision inverse les choses en interdisant finalement aux cantons de lutter contre la pauvreté des personnes soumises à une CCT de force obligatoire, qui reste un contrat privé conclu entre une ou plusieurs associations patronales et un ou plusieurs syndicats.

Cela mène à un autre principe constitutif de l’ordre juridique qui est transgressé, à savoir celui de la supériorité du droit public émanant des autorités politiques sur le droit privé des contrats. La révision considère en effet qu’un contrat peut s’imposer à la loi. Il en résulte ainsi un nouveau rôle confié aux CCT. Dans la conception traditionnelle, les CCT avaient pour but d’améliorer les dispositions légales minimales. Avec cette révision, et avec ce qui est prévu dans la Loi fédérale sur les conditions de travail dans les soins infirmiers (LCSTI) supposée concrétiser l’initiative pour des soins infirmiers forts, les CCT permettent de péjorer les conditions fixées par la loi. Ainsi, d’outil de protection contre le dumping salarial, les CCT pourraient devenir des outils de dumping. C’est d’autant plus problématique que les mesures de protection liées aux Bilatérales III prévoient de faciliter le passage à une CCT de force obligatoire…

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[1] Il s’agit des CCT dont la validité est étendue par décision politique à l’ensemble d’une branche, on parle aussi de «CCT étendues».

[2] Une «Alliance pour le renforcement du partenariat social» a même été créée à cet effet en 2019 par 29 associations patronales, voir l’ouvrage collectif codirigé par Marlene Carvalhosa Barbosa et Alessandro Pelizzari, Le prix de la dignité, Éditions HETSL, 2026. Une version online est disponible: https://www.hetsl.ch/laress/publications/detail/publication/le-prix-de-la-dignite